Extrait de:

La Flotte de la Reine...

une comédie de

Claude Paiement

 

2e partie:

La question

 

Personnages

Le torturé - Un pauvre diable. A moitié nu et en très mauvais état.

Le moine - C'est un esprit simple, humble et naïf. Il est d'une extrême douceur. C'est un bricoleur et par son allure on ne sait trop s'il est moine ou mécanicien.

Le directeur - Opportuniste, carriériste. Il a la rigidité d'un militaire et le pragmatisme d'un cadre supérieur. Costume genre clérical kaki avec plein de médailles sur la poitrine.

L'inquisiteur - Assez vieux. C'est un passionné qui agit toujours poussé par une soif inextinguible de savoir. Doux et paternel mais surtout habile. Sobre et austère dans son accoutrement.

 

Voix-off - Après plusieurs milliards d'années de réflexions amères sur ce cuisant échec, le grand rien n'en menait plus très large. Il pataugeait, pour ainsi dire, dans la plus totale des obscurités, et impuissant à s'expliquer sa lamentable performance, il s'enferma dans un mutisme éternel. Il vit que cela était bien bon pour lui et cette éternité se poursuivit donc encore quelques milliards d'années...

Or, le temps arrangeant bien des choses, un beau jour lui vint cette idée sublime, celle qui devait tout bouleverser. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt? La flamme de l'enthousiasme créateur s'éveilla à nouveau, il se sentit revivre... Il fallait tout reprendre depuis le début! Mais cette fois, il y jouerait un rôle de premier plan: il fallait donner à l'homme l'intuition de sa présence, il fallait lui offrir le plus magnifique des présents: l'intuition de la présence divine. Ainsi le monde pourrait s'organiser de façon claire et lumineuse. Tout découlerait d'un seul et unique point: Dieu!

Enhardi par cette idée, il se remit à la tâche et façonna un monde qui promettait des lendemains qui chantent, un monde meilleur où l'homme ne serait plus livré à l'angoisse métaphysique de la solitude éternelle.

 

On entend un long cri déchirant. La lumière se fait peu à peu sur la scène. On aperçoit un homme presque nu attaché sur une machine de torture compliquée. Un petit moine bourreau est occupé à tourner une grande manivelle qui semble servir à augmenter le supplice du pauvre homme. L'homme crie à nouveau et sous la douleur perd connaissance. Le moine cesse donc d'actionner le levier et va chercher un sceau d'eau; il en jette le contenu sur le torturé.

 

Le moine - (Il gifle le torturé) Il faut vous éveiller mon frère. (Rien, il le gifle à nouveau)

Le torturé - (Gémissant) Haaaaa...

Le moine - Allons, il faut revenir à vous, sans cela tous nos efforts pour vous libérer seront vains. (Nouvelle gifle)

Le torturé - Haaaa... (Il re-sombre sans connaissance. Le moine va déserrer un peu l'action de la machine puis asperge à nouveau le pauvre homme)

Le moine - Pour l'amour de Dieu (gifle) , revenez à vous! Allons, accrochez-vous à la douleur, il s'agit de votre salut.

Le torturé - (Très indistinctement) Laissez-moi mourir...

Le moine - Parlez plus distinctement, je ne vous entends pas.

Le torturé - (A peine plus audible) ...moi mourir...!

Le moine - Faites un petit effort.

Le torturé - (Avec la dernière énergie) ...mourir! Je veux mourir!

Le moine - (Logique) Grand Dieu! Non! Ce serait fatal!

Le torturé - (En larmes) Je vous en supplie...

Le moine - Non, non, non, non, non! Vous n'êtes pas raisonnable. Allons-y maintenant, encore un petit effort, nous sommes presqu'au bout de nos peines... (coup de manivelle)

Le torturé - ...haaaa!...

Le moine - Voilà qui est mieux. Encore un tout petit coup...

Le directeur - Alors père Nicolas?

Le moine - Ho!... Votre éminence! (s'essuyant les mains souillées d'huile sur son tablier) Pardon, je ne vous ai pas entendu... (Il tend la main au directeur)

Le directeur - On ne s'entend plus penser là-haut. (fait signe au moine de laisser faire pour la main) Alors?

Le moine - Je crois que nous aurons gagné la partie sous peu.

Le torturé - ...haaa...

Le directeur - Vraiment?

Le moine - Je suis confiant...

Le torturé - ...haaaa...

Le moine - Enfin, ce n'est pas encore tout à fait gagné mais je crois que nous y arriverons...

Le torturé - ...haaaa...

Le directeur - (Considérant le client) Cela ne m'apparaît pas tout à fait convainquant.

Le torturé - (A demi conscient) ...je veux dormir... en finir...

Le directeur - Mon Dieu que cet homme est laid.

Le moine - Ne faites pas attention. Nous sommes un peu fatigué mais cela va très bien.

Le torturé - ...laissez-moi mourir...

Le directeur - Et vous pensez que nous pourrons le sauver avant qu'il ne passe?

Le moine - Ho oui. Il s'en faudra de peu mais j'ai bonne confiance.

Le torturé - ...haaaa...

Le directeur - A-t-il manifesté le désir de se rétracter?

Le torturé - (Un peu plus fort) ...haaaa...

Le moine - Pardon?

Le torturé - (Encore plus lancinant) ...haaaa...

Le directeur - Je vous demande s'il a montré quelque signe d'un désir de se rétracter.

Le moine - Un petit instant je vous prie. (Il va tourner la manivelle; le torturé pousse un cri très fort et s'évanouit; le moine l'observe attentivement, il pousse un dernier tout petit râlement, Nicolas lui donne un tout petit coup de clef anglaise sur la tête et le torturé perd connaissance définitivement) Bon, voilà, nous pourrons causer plus tranquillement, que me disiez-vous?

Le directeur - A t-il manifesté le désir de se rétracter?

Le moine - Non, pas encore...

L'inquisiteur - Très bien...(il se dirige vers le torturé et l'examine)

Le moine - (le suivant) ...mais cela ne saurait tarder.

Le directeur - Ne vient-il pas de passer?

Le moine - Qui, lui?

Le directeur - Oui.

Le moine - Ha, ho non. Il s'est tout juste assoupi. Cette machine fait des merveilles. Elle possède une échelle de douleur graduée très subtile.

Le directeur - C'est intéressant.(tournant autour et s'intéressant à la machine)

Le moine - (le suivant toujours) J'en suis assez fier. Elle est de ma propre conception.

Le directeur - Vous m'en direz tant.

Le moine - Je lui ai d'ailleurs apporté une modification tout récemment. Parce que, voyez-vous, le facteur important dans cet appareil est la précision.

Le directeur - (Scrutant la machine) Évidemment...

Le moine - L'usage pour lequel on la destine exige une précision d'horloge suisse si je puis dire, et, voyez-vous, jusqu'ici le roulement de la bielle principale n'était pas tout à fait satisfaisant. Il manquait de... de souplesse.

Le directeur - Ha bon...

Le moine - Il est capital d'être en mesure de doser la résistance appliquer sur le ressort extenseur de façon très délicate. (Le directeur pince un fil de tension ce qui provoque un bruit bizarre) Un soupçon trop de tension et toute l'opération échoue, pour ainsi dire, par manque de délicatesse.

Le directeur - Vraiment?

Le moine - Hélas... Heureusement, grâce à une toute nouvelle technique de lubrification à froid, nous obtenons de biens meilleurs résultats.

Le directeur - Bien... Bien. C'est très intéressant père Nicolas. Toutefois, j'aimerais savoir s'il est possible de ramener cet homme à la conscience.

Le moine - Il n'y a rien de plus facile. (Il va prendre le sceau d'eau) Dans quelques secondes, ce sera chose faite. (Il asperge à nouveau le visage du torturé)

Le directeur - Il va revenir à lui?

Le moine - Oui.

Le torturé - ...haaaa...

Le moine - (Tout sourire) Nous revoilà!

Le directeur - (Sceptique) Il est revenu à lui?

Le torturé - ...je veux mourir...

Le moine - On est un peu chiffonné mais on est là.

Le torturé - ...haaaa... pitié...

Le directeur - N'est-il pas possible de le ramener un peu plus?

Le moine - Le ramener un peu plus?

Le directeur - Oui.

Le moine - Pardonnez-moi mais je ne vois pas ce que vous entendez par là.

Le directeur - Hé bien, se pourrait-il qu'il puisse revenir à lui au point de pouvoir faire autre chose que ces horribles râlements?

Le moine - Là, maintenant?

Le directeur - Oui.

Le moine - Ha? Non. J'en doute un peu, il est beaucoup trop tôt...

Le directeur - Comment cela?

Le moine - Voyez-vous, à ce stade-ci du travail, les ligaments ont commencé à se rompre, légèrement, certes, mais...

Le directeur - Et c'est souffrant?

Le moine - (Un peu surpris par la question) Un peu oui... Remarquez que déjà demain...

Le directeur - Et peut-on interrompre la séance?

Le moine - Maintenant?

Le directeur - Oui.

Le moine - Ce serait dangereux.

Le directeur - Dangereux?

Le moine - Oui. Il est encore trop tôt. Il n'a pas encore été en mesure d'exprimer... mais sûrement demain...

Le directeur - Il faudra tout de même interrompre.

Le moine - Mais... je...

Le directeur - Son Éminence Farfuillobelli s'est annoncé plus tôt que prévu. Cet homme sera soumis à la question aujourd'hui même.

Le moine - Aujourd'hui même? Ha bon... Je comprends... mais en principe...

Le directeur - Père Nicolas, j'ai dit qu'il faudra interrompre la séance!

Le moine - Oui, bien sûr... il faut interrompre la séance... mais c'est que... comme en principe...

Le directeur - Et tâchez de le remettre un peu en état... de lui faire... enfin je ne sais pas, qu'il soit un peu présentable. Bon...

Le moine - Mais...

Le directeur - Suffit père Nicolas!

Le moine - Oui! Bien sûr! Bien sûr... il faut interrompre... Je suis impardonnable...

Le directeur - (Il fait un pas pour sortir) Je serais navré de devoir autoriser votre transfert pour un de nos comptoirs en Youboslovaquie... Je vous aime bien Nicolas.

Le moine - Ha mon Dieu!...

Le directeur - Je me fais bien comprendre?

Le moine - Tout à fait!

Le directeur - Qu'il soit en état de subir la question.

Le moine - Oui, oui.

Le directeur - C'est tout.

Le moine - Oui... certainement.... en état... la Youboslovaquie (Le moine se dirige au chevet du torturé et regarde celui-ci, découragé) Ha, mon Dieu!... (Il prend le sceau, le regarde, dépose celui-ci et regarde à nouveau le torturé) Ha, mon Dieu!... Le remettre en état... Ha, mon Dieu!... mais c'est complètement insensé... Ha mon Dieu!...

Le torturé - ...haaaa...

Le moine - (au torturé) Il va nous falloir du courage...

Le torturé - ...par pitié... je... mourir... s'il-vous-plait...

Le moine - Non, non, non, mon ami. Ce n'est pas le moment, plus tard peut-être, maintenant il faut vous remettre... en état. (Il ramasse une clef anglaise, hésite, la dépose puis se dirige vers la manivelle) Bon. Cramponnez-vous, ça va donner un coup. (Il déserre complètement la manivelle; par un système de ressort ou d'élastique, elle doit se détourner très vite et plusieurs fois)

Le torturé - Haaaa!...

Le moine - Là! C'est fini! C'est fini... (Le torturé ne réagit plus du tout) Ha, mon dieu!... Ha non, mon Dieu!... ( Il prend une éponge et la passe sur le visage du torturé) Je vous en prie, ne nous laissez pas tomber!...

Le torturé - (Revenant à lui) ...haaaaa...

Le moine - Ha!... Merci vous êtes toujours là.

Le torturé - ...haaa...

Le moine - Là... Là... C'est fini... C'est fini... Vous m'entendez?

Le torturé - C'est fini?

Le moine - Oui.

Le torturé - (Heureux) ...haaaa... je ne sens plus rien.

Le moine - Oui, je sais.

Le torturé - C'est bon...

Le moine - Oui.

Le torturé - C'est...

Le moine - Oui...

Le torturé - Je suis...

Le moine - Oui.

Le torturé - (Soulagé) Haaa...

Le moine - (Compréhensif) Oui...

Le torturé - Je suis mort...

Le moine - (Même jeu) Oui... (Réalisant) Non! Vous êtes en vie! Ouvrez les yeux maintenant.

Le torturé - En vie...?

Le moine - Oui.

Le torturé - Non...

Le moine - Ouvrez les yeux.

Le torturé - Non.

Le moine - Allez, faites un petit effort.

Le torturé - (Il ouvre les yeux; puis après un petit temps) Ha! Au secours! je veux être mort! (Il se met à gesticuler)

Le moine - Mais ne vous agitez pas ainsi (petit coup de clef anglaise sur la tête) , vous allez réveiller vos douleurs.

Le torturé - Haaaa! J'ai mal!

Le moine - Vous voyez ce que je disais! Bien sûr que vous avez mal, pour un certain temps vous sentirez de petites raideurs... ici et là... (Le torturé continue de gémir) Bon, allez, tâchez de vous calmer... (autre petit coup de clef anglaise) Bon, là... ça va aller... (le torturé se calme petit à petit)

 

Entrée du directeur et du nonce papal qui discutent.

 

L'inquisiteur - ...vous comprendrez donc que nous devons observer la plus grande discrétion...

 

Le directeur - Bien sûr. Nous voilà.

L'inquisiteur - Bien...

Le moine - (Se lève et se dirige vers L'inquisiteur) Votre Éminence, Cardinal Farfuil...(L'inquisiteur sans le regarder lui fait signe d'arrêter, il se dirige vers le torturé)

L'inquisiteur - (Il examine le torturé quelques secondes en le touchant) Ha qu'il est beau!

Le directeur - N'est-ce pas?

L'inquisiteur - Sujet mâle, dans la force de l'âge... Qu'il est beau!

Le directeur - Oui.

Le moine - Oui...

L'inquisiteur - Magnifiques oriculo-masticuloires!

Le moine - Euh... oui...

L'inquisiteur - Occiput radian, éxo et ventousé...

Le directeur - (Au moine en aparté) Voyez ce qu'est la science quand elle est grande!

L'inquisiteur - ...frontal proéminent, intelligence médiocre mais un crâne parfait. Lisse et libre de toute anfractuosité, invitant comme une fesse... Mon Dieu qu'il est beau! Au fait s'est-il rétracté?

Le moine - Justement... je crois que nous...

Le directeur - (Le coupant) Non!

L'inquisiteur - Ha!...

Le moine - Mais nous y viendrons, ce n'est...

Le directeur - (Le coupant) Il est récalcitrant!

L'inquisiteur - Ha?

Le moine - ...qu'une question de temps...

Le directeur - C'est un frondeur, une forte tête.

Le moine - Oui... Le processus amorcé est présentement interrompu mais je crois qu'avec un peu de doigté, nous pourrons...

Le directeur - Très bien père Nicolas!

Le moine - (Opiniâtre) ...le sauver. (Regard meurtrier de l'inquisiteur qui le fait taire )

 

Un assez long temps. L'inquisiteur admire le torturé, les deux autres le suivent du regard.

 

L'inquisiteur - (au moine) Vous croyez donc...

Le directeur - Non, en fait il a montré tant d'opiniâtreté dans son entêtement...

L'inquisiteur - Évidemment s'il est sauvable, l'opération se présente sous un jour différent. Aller de l'avant me paraît être très délicat... (Il se dirige vers le torturé et l'examine à nouveau)

Le moine - Au contraire...

Le directeur - Au contraire...

L'inquisiteur - (replonge dans sa contemplation) Un occiput magnifique...

Le directeur - Écoutez, il ne renoncera pas.

L'inquisiteur - La configuration du crâne est parfaite. Rares sont les morphologies qui peuvent assurer un minimum de chances de réussite.

Le moine - Si vous me permettez?

L'inquisiteur - Avec un méso interne aussi exactement idéal...

Le directeur - Il fera l'affaire.

Le moine - Puis-je me permettre?

L'inquisiteur - Pardon?

Le directeur - (Entraînant L'inquisiteur un peu à l'écart) Le père Nicolas est un homme simple...

L'inquisiteur - Ha...

Le directeur - ...dévoué mais d'un entendement assez limité.

L'inquisiteur - Ha bon. N'est-il pas au courant du motif de ma visite?

Le directeur - Non.

L'inquisiteur - Alors, il faut l'en informer.

Le directeur - Vous savez, il s'agit d'un technicien.

L'inquisiteur - Ha...

Le directeur - Il a bien sûr un certain fondement de savoir essentiel, mais cela est somme toute assez limité. Il pourrait ne pas saisir l'enjeu.

L'inquisiteur - Ha, ha... (Un temps; il réfléchit)

Le moine - (Au torturé) Accrochez-vous! Je crois que notre affaire s'arrangera. Soyez déterminé, et surtout abjurez de toutes vos forces!

L'inquisiteur - Il faut voir.

Le directeur - Oui, oui. Bien sûr... Mais euh...

Le torturé - (Un râle) ...haaaa...

Le moine - Oui, c'est cela mon ami, c'est cela: soyez confiant.

L'inquisiteur - Permettez.

Le directeur - Oui. Très bien...

L'inquisiteur - Père Nicolas.

Le moine - Oui.

L'inquisiteur - Nicolas, je peux vous appeler Nicolas, n'est-ce pas?

Le moine - C'est un honneur...

L'inquisiteur - Vous êtes le concepteur de ce dispositif m'a-t-on dit.

Le directeur - C'est exact.

Le moine - Oui.

L'inquisiteur - C'est une belle machine.

Le directeur - Oui...

Le moine - Merci. J'en suis d'ailleurs assez fier pour dire la vérité...

L'inquisiteur - Un bel ouvrage.

Le directeur - Oui, un bel ouvrage.

L'inquisiteur - Elle opère de façon précise?

Le moine - (Rouge de fierté) Assez, oui. Elle possède une échelle de douleur graduée très sensible, et...

L'inquisiteur - Ha bon...

Le moine - (S'enthousiasmant) Toute sa conception repose sur le principe selon lequel tout corps ayant subi une force x de distension, ou si vous préférez, d'étirement, sera, par la suite et par un mouvement naturel, porté à se rétracter...

L'inquisiteur - Mais c'est d'une simplicité tout à fait ahurissante!

Le moine - Merci...

L'inquisiteur - Dites-moi, seriez vous en mesure de maintenir le... la... enfin l'homme en question au niveau de douleur le plus extrême, à l'ultime limite, au seuil, pour ainsi dire, de...

Le moine - Au seuil de...

L'inquisiteur - Oui. Le maintenir.

Le moine - Le maintenir?...

Le directeur - Oui.

L'inquisiteur - Oui.

Le moine - Au seuil de...

Le directeur - Oui!

L'inquisiteur - Oui, Nicolas.

Le moine - C'est que... à vrai dire...

Le directeur - Vous avez pourtant exposé...

L'inquisiteur - Pourriez-vous étirer, en quelque sorte, le moment infime où l'âme...

Le moine - Euh... enfin... le moment?...

Le directeur - La question est pourtant simple! Pouvez-vous l'amener tout en le retenant?

Le moine - L'amener en le retenant....?

Le directeur - Oui!

L'inquisiteur - Oui.

Le moine - C'est que... je... euh... je suis confus.

Le directeur - (Au nonce) Il est confus.

L'inquisiteur - Nicolas, on vous a peut-être informé que je travaille pour le département de recherches fondamentales en sciences appliquées sur le modèle corpusculaire de la foi.

Le moine - Oui! C'est passionnant, j'ai d'ailleurs lu votre dernier article sur la...

L'inquisiteur - Nous avons récemment développé un dispositif tout à fait révolutionnaire, qui, ma foi et très humblement présente des possibilités d'applications absolument inouïes.

Le moine - Ha...?

L'inquisiteur - Dans un proche avenir et, qui sait, peut-être même avec votre concours...

Le moine - Ha bon...

L'inquisiteur - Nous pourrons peut-être arracher au coeur de l'homme le parasite qui le ronge, qui jour après jour grignote à petites bouchées de certitudes les entrailles de son âme; oui, peut-être arriverons-nous à le débarrasser de ce ver immonde qu'est le doute! Vous avez la foi je crois?

Le moine - Oui...

L'inquisiteur - N'avez-vous jamais douté? (Le moine veut répondre mais il n'en a pas le temps) N'avez-vous jamais eu une sensation d'avalement par l'intérieur de votre moelle substantifique?

Le moine - (ne comprenant rien) ...une sensation d'avalement...?

L'inquisiteur - L'homme face au mystère est, somme toute, livré à lui-même. Les forts, les esprits toniques, dont vous êtes, arrivent à s'élever au-dessus du cloaque où baigne le vulgaire...

Le moine - Pardonnez-moi mais...

L'inquisiteur - Pour la masse, Nicolas, il n'y a nul secours! A tous les jours des âmes par milliers se noient dans les égouts nauséabonds de l'incertitude, privées de toute lumière. Et les bras crispés de tous ces noyés se tendent désespérément vers nous, implorant l'église de leur apporter un baume, de leur apporter l'apaisement! Mais l'église Père Nicolas, l'église, il faut le dire, l'église peine! Hélas nous n'avons aucune certitude à offrir à tous ces bras faibles et suppliants. Nous n'avons que de vagues flotteurs gonflés de foi non substantielle. Tous ces misérables qui se noient! Je n'en dors plus la nuit! Ce n'est pas de flotteurs dont l'humanité est affamée.

Le moine - Non...

L'inquisiteur - Oui, parfois, aidés par un hasard providentiel nous secourons un naufragé de cette colossale noyade, parfois, oui, nous arrivons à tendre une main fraternelle. (Il tend le bras en direction du torturé)

Le moine - Oui... Dieu soit loué! Nous pourrons le sauver!

L'inquisiteur - Mais la question n'est pas de savoir si nous pourrons sauver son âme à lui!

Le moine - Ha... Je croyais...

L'inquisiteur - La tâche qui nous appelle est beaucoup plus grande, immensément plus vaste, c'est titanesque! Il y a la masse Père Nicolas! La masse des misérables!

Le moine - Le travail ne me rebute pas.

L'inquisiteur - Vous êtes un homme bon, vous pouvez être grand!

Le moine - Ho, vous savez, je ne suis...

L'inquisiteur - Aidez-moi Nicolas.

Le moine - De tout mon coeur!

L'inquisiteur - Maintenez cet homme en vie quelques minutes au moment précis où son âme passera vers la lumière.

Le moine - Mais... Il n'aura peut-être pas à mourir, s'il se rétracte...

L'inquisiteur - (Qui n'a pas entendu le moine) Nous capterons cette lumière et nous la ferons rejaillir sur la masse des miséreux vivant dans les ténèbres! Je vous demande de ne me donner que quelques minutes de cet instant insaisissable. Vous serez un titan Nicolas!

Le moine - Oui, mais...

L'inquisiteur - J'ai ici ce tout nouveau dispositif qui nous permettra je l'espère de créer un contact avec l'au-delà.

Le moine - Un contact?...

L'inquisiteur - Oui, un contact!

Le moine - Avec l'au-delà...?

L'inquisiteur - Avec l'au-delà!

Le moine - Ha...

L'inquisiteur - Vous n'imaginez pas les conséquences de cette expérience!

Le moine - Non...

L'inquisiteur - Je ne vous demande que quelques minutes de ce précieux instant...

Le moine - ...Mais... est-ce Dieu possible?...

L'inquisiteur - Je vous l'affirme! Juste quelques minutes Père Nicolas, et peut-être, peut-être arriverons-nous à voir l'invisible, à entendre l'inaudible! C'est grand! Alors?

Le moine - Euh...

Le directeur - Père Nicolas!

Le moine - (Assommé) Hein?

Le directeur - Alors?

Le moine - Mais... euh... est-ce Dieu possible?...

L'inquisiteur - Absolument!

Le moine - (Incrédule) Un contact?...

Le directeur - Oui! Puisqu'il vous l'affirme? (Un temps) Alors?

Le moine - Euh?...

Le directeur - Alors Père Nicolas?

Le moine - Je...

Le directeur - Mais quoi?

L'inquisiteur - (A l'inquisiteur) Laissez-le s'exprimer.

Le moine - Mais...

L'inquisiteur - Parlez Nicolas.

Le moine - Avons-nous...

L'inquisiteur - Avons-nous quoi?...

Le moine - ...ce droit?

Le directeur - (commençant à s'impatienter) Mais puisqu'il est là lui...!

L'inquisiteur - Non, non, non. La question est parfaitement légitime, et j'y répondrai en tenant compte des problèmes éthiques très complexes qu'elle soulève... (une inspiration, comme s'il s'apprêtait à livrer une longue explication) Eh bien... Euh... Nicolas... voilà... (regarde le moine, puis simplement) Oui!

(...)

 

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