La
Flotte de la Reine... une comédie de
Claude
Paiement 2e partie: La
question Personnages Le torturé -
Un pauvre diable. A moitié nu et en très
mauvais état. Le moine -
C'est un esprit simple, humble et naïf. Il est
d'une extrême douceur. C'est un bricoleur et par son
allure on ne sait trop s'il est moine ou mécanicien.
Le directeur -
Opportuniste, carriériste. Il a la rigidité
d'un militaire et le pragmatisme d'un cadre
supérieur. Costume genre clérical kaki avec
plein de médailles sur la poitrine. L'inquisiteur -
Assez vieux. C'est un passionné qui agit toujours
poussé par une soif inextinguible de savoir. Doux et
paternel mais surtout habile. Sobre et austère dans
son accoutrement. Voix-off -
Après plusieurs milliards d'années de
réflexions amères sur ce cuisant échec,
le grand rien n'en menait plus très large. Il
pataugeait, pour ainsi dire, dans la plus totale des
obscurités, et impuissant à s'expliquer sa
lamentable performance, il s'enferma dans un mutisme
éternel. Il vit que cela était bien bon pour
lui et cette éternité se poursuivit donc
encore quelques milliards d'années... Or, le temps
arrangeant bien des choses, un beau jour lui vint cette
idée sublime, celle qui devait tout bouleverser.
Comment n'y avait-il pas songé plus tôt? La
flamme de l'enthousiasme créateur s'éveilla
à nouveau, il se sentit revivre... Il fallait tout
reprendre depuis le début! Mais cette fois, il y
jouerait un rôle de premier plan: il fallait donner
à l'homme l'intuition de sa présence, il
fallait lui offrir le plus magnifique des présents:
l'intuition de la présence divine. Ainsi le monde
pourrait s'organiser de façon claire et lumineuse.
Tout découlerait d'un seul et unique point:
Dieu! Enhardi par cette
idée, il se remit à la tâche et
façonna un monde qui promettait des lendemains qui
chantent, un monde meilleur où l'homme ne serait plus
livré à l'angoisse métaphysique de la
solitude éternelle. On entend un long cri
déchirant. La lumière se fait peu à peu
sur la scène. On aperçoit un homme presque nu
attaché sur une machine de torture compliquée.
Un petit moine bourreau est occupé à tourner
une grande manivelle qui semble servir à augmenter le
supplice du pauvre homme. L'homme crie à nouveau et
sous la douleur perd connaissance. Le moine cesse donc
d'actionner le levier et va chercher un sceau d'eau; il en
jette le contenu sur le torturé. Le moine - (Il
gifle le torturé) Il faut vous éveiller mon
frère. (Rien, il le gifle à nouveau)
Le torturé -
(Gémissant) Haaaaa... Le moine -
Allons, il faut revenir à vous, sans cela tous
nos efforts pour vous libérer seront vains. (Nouvelle
gifle) Le torturé -
Haaaa... (Il re-sombre sans connaissance. Le moine va
déserrer un peu l'action de la machine puis asperge
à nouveau le pauvre homme) Le moine - Pour
l'amour de Dieu (gifle) , revenez à vous! Allons,
accrochez-vous à la douleur, il s'agit de votre
salut. Le torturé -
(Très indistinctement) Laissez-moi
mourir... Le moine -
Parlez plus distinctement, je ne vous entends
pas. Le torturé -
(A peine plus audible) ...moi mourir...! Le moine -
Faites un petit effort. Le torturé -
(Avec la dernière énergie) ...mourir! Je
veux mourir! Le moine -
(Logique) Grand Dieu! Non! Ce serait fatal! Le torturé -
(En larmes) Je vous en supplie... Le moine - Non,
non, non, non, non! Vous n'êtes pas raisonnable.
Allons-y maintenant, encore un petit effort, nous sommes
presqu'au bout de nos peines... (coup de manivelle)
Le torturé -
...haaaa!... Le moine -
Voilà qui est mieux. Encore un tout petit
coup... Le directeur -
Alors père Nicolas? Le moine -
Ho!... Votre éminence! (s'essuyant les mains
souillées d'huile sur son tablier) Pardon, je ne vous
ai pas entendu... (Il tend la main au directeur) Le directeur -
On ne s'entend plus penser là-haut. (fait signe au
moine de laisser faire pour la main) Alors? Le moine - Je
crois que nous aurons gagné la partie sous
peu. Le torturé -
...haaa... Le directeur -
Vraiment? Le moine - Je
suis confiant... Le torturé -
...haaaa... Le moine -
Enfin, ce n'est pas encore tout à fait
gagné mais je crois que nous y
arriverons... Le torturé -
...haaaa... Le directeur -
(Considérant le client) Cela ne m'apparaît pas
tout à fait convainquant. Le torturé -
(A demi conscient) ...je veux dormir... en
finir... Le directeur -
Mon Dieu que cet homme est laid. Le moine - Ne
faites pas attention. Nous sommes un peu fatigué mais
cela va très bien. Le torturé -
...laissez-moi mourir... Le directeur -
Et vous pensez que nous pourrons le sauver avant qu'il ne
passe? Le moine - Ho
oui. Il s'en faudra de peu mais j'ai bonne
confiance. Le torturé -
...haaaa... Le directeur -
A-t-il manifesté le désir de se
rétracter? Le torturé -
(Un peu plus fort) ...haaaa... Le moine -
Pardon? Le torturé -
(Encore plus lancinant) ...haaaa... Le directeur -
Je vous demande s'il a montré quelque signe d'un
désir de se rétracter. Le moine - Un
petit instant je vous prie. (Il va tourner la manivelle; le
torturé pousse un cri très fort et
s'évanouit; le moine l'observe attentivement, il
pousse un dernier tout petit râlement, Nicolas lui
donne un tout petit coup de clef anglaise sur la tête
et le torturé perd connaissance
définitivement) Bon, voilà, nous pourrons
causer plus tranquillement, que me disiez-vous? Le directeur -
A t-il manifesté le désir de se
rétracter? Le moine - Non,
pas encore... L'inquisiteur -
Très bien...(il se dirige vers le torturé
et l'examine) Le moine - (le
suivant) ...mais cela ne saurait tarder. Le directeur -
Ne vient-il pas de passer? Le moine - Qui,
lui? Le directeur -
Oui. Le moine - Ha,
ho non. Il s'est tout juste assoupi. Cette machine fait des
merveilles. Elle possède une échelle de
douleur graduée très subtile. Le directeur -
C'est intéressant.(tournant autour et
s'intéressant à la machine) Le moine - (le
suivant toujours) J'en suis assez fier. Elle est de ma
propre conception. Le directeur -
Vous m'en direz tant. Le moine - Je
lui ai d'ailleurs apporté une modification tout
récemment. Parce que, voyez-vous, le facteur
important dans cet appareil est la
précision. Le directeur -
(Scrutant la machine) Évidemment... Le moine -
L'usage pour lequel on la destine exige une
précision d'horloge suisse si je puis dire, et,
voyez-vous, jusqu'ici le roulement de la bielle principale
n'était pas tout à fait satisfaisant. Il
manquait de... de souplesse. Le directeur -
Ha bon... Le moine - Il
est capital d'être en mesure de doser la
résistance appliquer sur le ressort extenseur de
façon très délicate. (Le directeur
pince un fil de tension ce qui provoque un bruit bizarre) Un
soupçon trop de tension et toute l'opération
échoue, pour ainsi dire, par manque de
délicatesse. Le directeur -
Vraiment? Le moine -
Hélas... Heureusement, grâce à une
toute nouvelle technique de lubrification à froid,
nous obtenons de biens meilleurs
résultats. Le directeur -
Bien... Bien. C'est très intéressant
père Nicolas. Toutefois, j'aimerais savoir s'il est
possible de ramener cet homme à la
conscience. Le moine - Il
n'y a rien de plus facile. (Il va prendre le sceau d'eau)
Dans quelques secondes, ce sera chose faite. (Il asperge
à nouveau le visage du torturé) Le directeur -
Il va revenir à lui? Le moine -
Oui. Le torturé -
...haaaa... Le moine -
(Tout sourire) Nous revoilà! Le directeur -
(Sceptique) Il est revenu à lui? Le torturé -
...je veux mourir... Le moine - On
est un peu chiffonné mais on est
là. Le torturé -
...haaaa... pitié... Le directeur -
N'est-il pas possible de le ramener un peu plus? Le moine - Le
ramener un peu plus? Le directeur -
Oui. Le moine -
Pardonnez-moi mais je ne vois pas ce que vous entendez
par là. Le directeur -
Hé bien, se pourrait-il qu'il puisse revenir à
lui au point de pouvoir faire autre chose que ces horribles
râlements? Le moine -
Là, maintenant? Le directeur -
Oui. Le moine - Ha?
Non. J'en doute un peu, il est beaucoup trop
tôt... Le directeur -
Comment cela? Le moine -
Voyez-vous, à ce stade-ci du travail, les
ligaments ont commencé à se rompre,
légèrement, certes, mais... Le directeur -
Et c'est souffrant? Le moine - (Un
peu surpris par la question) Un peu oui... Remarquez que
déjà demain... Le directeur -
Et peut-on interrompre la séance? Le moine -
Maintenant? Le directeur -
Oui. Le moine - Ce
serait dangereux. Le directeur -
Dangereux? Le moine - Oui.
Il est encore trop tôt. Il n'a pas encore
été en mesure d'exprimer... mais
sûrement demain... Le directeur -
Il faudra tout de même interrompre. Le moine -
Mais... je... Le directeur -
Son Éminence Farfuillobelli s'est annoncé plus
tôt que prévu. Cet homme sera soumis à
la question aujourd'hui même. Le moine -
Aujourd'hui même? Ha bon... Je comprends... mais
en principe... Le directeur -
Père Nicolas, j'ai dit qu'il faudra interrompre la
séance! Le moine - Oui,
bien sûr... il faut interrompre la séance...
mais c'est que... comme en principe... Le directeur -
Et tâchez de le remettre un peu en état... de
lui faire... enfin je ne sais pas, qu'il soit un peu
présentable. Bon... Le moine -
Mais... Le directeur -
Suffit père Nicolas! Le moine - Oui!
Bien sûr! Bien sûr... il faut interrompre... Je
suis impardonnable... Le directeur -
(Il fait un pas pour sortir) Je serais navré de
devoir autoriser votre transfert pour un de nos comptoirs en
Youboslovaquie... Je vous aime bien Nicolas. Le moine - Ha
mon Dieu!... Le directeur -
Je me fais bien comprendre? Le moine - Tout
à fait! Le directeur -
Qu'il soit en état de subir la question. Le moine - Oui,
oui. Le directeur -
C'est tout. Le moine -
Oui... certainement.... en état... la
Youboslovaquie (Le moine se dirige au chevet du
torturé et regarde celui-ci, découragé)
Ha, mon Dieu!... (Il prend le sceau, le regarde,
dépose celui-ci et regarde à nouveau le
torturé) Ha, mon Dieu!... Le remettre en
état... Ha, mon Dieu!... mais c'est
complètement insensé... Ha mon
Dieu!... Le torturé -
...haaaa... Le moine - (au
torturé) Il va nous falloir du courage... Le torturé -
...par pitié... je... mourir...
s'il-vous-plait... Le moine - Non,
non, non, mon ami. Ce n'est pas le moment, plus tard
peut-être, maintenant il faut vous remettre... en
état. (Il ramasse une clef anglaise, hésite,
la dépose puis se dirige vers la manivelle) Bon.
Cramponnez-vous, ça va donner un coup. (Il
déserre complètement la manivelle; par un
système de ressort ou d'élastique, elle doit
se détourner très vite et plusieurs fois)
Le torturé -
Haaaa!... Le moine -
Là! C'est fini! C'est fini... (Le torturé
ne réagit plus du tout) Ha, mon dieu!... Ha non, mon
Dieu!... ( Il prend une éponge et la passe sur le
visage du torturé) Je vous en prie, ne nous laissez
pas tomber!... Le torturé -
(Revenant à lui) ...haaaaa... Le moine -
Ha!... Merci vous êtes toujours
là. Le torturé -
...haaa... Le moine -
Là... Là... C'est fini... C'est fini...
Vous m'entendez? Le torturé -
C'est fini? Le moine -
Oui. Le torturé -
(Heureux) ...haaaa... je ne sens plus rien. Le moine - Oui,
je sais. Le torturé -
C'est bon... Le moine -
Oui. Le torturé -
C'est... Le moine -
Oui... Le torturé -
Je suis... Le moine -
Oui. Le torturé -
(Soulagé) Haaa... Le moine -
(Compréhensif) Oui... Le torturé -
Je suis mort... Le moine -
(Même jeu) Oui... (Réalisant) Non! Vous
êtes en vie! Ouvrez les yeux maintenant. Le torturé -
En vie...? Le moine -
Oui. Le torturé -
Non... Le moine -
Ouvrez les yeux. Le torturé -
Non. Le moine -
Allez, faites un petit effort. Le torturé -
(Il ouvre les yeux; puis après un petit temps)
Ha! Au secours! je veux être mort! (Il se met à
gesticuler) Le moine - Mais
ne vous agitez pas ainsi (petit coup de clef anglaise sur la
tête) , vous allez réveiller vos
douleurs. Le torturé -
Haaaa! J'ai mal! Le moine - Vous
voyez ce que je disais! Bien sûr que vous avez mal,
pour un certain temps vous sentirez de petites raideurs...
ici et là... (Le torturé continue de
gémir) Bon, allez, tâchez de vous calmer...
(autre petit coup de clef anglaise) Bon, là...
ça va aller... (le torturé se calme petit
à petit) Entrée du
directeur et du nonce papal qui discutent. L'inquisiteur -
...vous comprendrez donc que nous devons observer la
plus grande discrétion... Le directeur -
Bien sûr. Nous voilà. L'inquisiteur -
Bien... Le moine - (Se
lève et se dirige vers L'inquisiteur) Votre
Éminence, Cardinal Farfuil...(L'inquisiteur sans le
regarder lui fait signe d'arrêter, il se dirige vers
le torturé) L'inquisiteur -
(Il examine le torturé quelques secondes en le
touchant) Ha qu'il est beau! Le directeur -
N'est-ce pas? L'inquisiteur -
Sujet mâle, dans la force de l'âge... Qu'il
est beau! Le directeur -
Oui. Le moine -
Oui... L'inquisiteur -
Magnifiques oriculo-masticuloires! Le moine -
Euh... oui... L'inquisiteur -
Occiput radian, éxo et
ventousé... Le directeur -
(Au moine en aparté) Voyez ce qu'est la science quand
elle est grande! L'inquisiteur -
...frontal proéminent, intelligence
médiocre mais un crâne parfait. Lisse et libre
de toute anfractuosité, invitant comme une fesse...
Mon Dieu qu'il est beau! Au fait s'est-il
rétracté? Le moine -
Justement... je crois que nous... Le directeur -
(Le coupant) Non! L'inquisiteur -
Ha!... Le moine - Mais
nous y viendrons, ce n'est... Le directeur -
(Le coupant) Il est récalcitrant! L'inquisiteur -
Ha? Le moine -
...qu'une question de temps... Le directeur -
C'est un frondeur, une forte tête. Le moine -
Oui... Le processus amorcé est
présentement interrompu mais je crois qu'avec un peu
de doigté, nous pourrons... Le directeur -
Très bien père Nicolas! Le moine -
(Opiniâtre) ...le sauver. (Regard meurtrier de
l'inquisiteur qui le fait taire ) Un assez long temps.
L'inquisiteur admire le torturé, les deux autres le
suivent du regard. L'inquisiteur -
(au moine) Vous croyez donc... Le directeur -
Non, en fait il a montré tant
d'opiniâtreté dans son
entêtement... L'inquisiteur -
Évidemment s'il est sauvable, l'opération
se présente sous un jour différent. Aller de
l'avant me paraît être très
délicat... (Il se dirige vers le torturé et
l'examine à nouveau) Le moine - Au
contraire... Le directeur -
Au contraire... L'inquisiteur -
(replonge dans sa contemplation) Un occiput
magnifique... Le directeur -
Écoutez, il ne renoncera pas. L'inquisiteur -
La configuration du crâne est parfaite. Rares sont
les morphologies qui peuvent assurer un minimum de chances
de réussite. Le moine - Si
vous me permettez? L'inquisiteur -
Avec un méso interne aussi exactement
idéal... Le directeur -
Il fera l'affaire. Le moine -
Puis-je me permettre? L'inquisiteur -
Pardon? Le directeur -
(Entraînant L'inquisiteur un peu à
l'écart) Le père Nicolas est un homme
simple... L'inquisiteur -
Ha... Le directeur -
...dévoué mais d'un entendement assez
limité. L'inquisiteur -
Ha bon. N'est-il pas au courant du motif de ma
visite? Le directeur -
Non. L'inquisiteur -
Alors, il faut l'en informer. Le directeur -
Vous savez, il s'agit d'un technicien. L'inquisiteur -
Ha... Le directeur -
Il a bien sûr un certain fondement de savoir
essentiel, mais cela est somme toute assez limité. Il
pourrait ne pas saisir l'enjeu. L'inquisiteur -
Ha, ha... (Un temps; il réfléchit)
Le moine - (Au
torturé) Accrochez-vous! Je crois que notre affaire
s'arrangera. Soyez déterminé, et surtout
abjurez de toutes vos forces! L'inquisiteur -
Il faut voir. Le directeur -
Oui, oui. Bien sûr... Mais euh... Le torturé -
(Un râle) ...haaaa... Le moine - Oui,
c'est cela mon ami, c'est cela: soyez confiant. L'inquisiteur -
Permettez. Le directeur -
Oui. Très bien... L'inquisiteur -
Père Nicolas. Le moine -
Oui. L'inquisiteur -
Nicolas, je peux vous appeler Nicolas, n'est-ce
pas? Le moine -
C'est un honneur... L'inquisiteur -
Vous êtes le concepteur de ce dispositif m'a-t-on
dit. Le directeur -
C'est exact. Le moine -
Oui. L'inquisiteur -
C'est une belle machine. Le directeur -
Oui... Le moine -
Merci. J'en suis d'ailleurs assez fier pour dire la
vérité... L'inquisiteur -
Un bel ouvrage. Le directeur -
Oui, un bel ouvrage. L'inquisiteur -
Elle opère de façon
précise? Le moine -
(Rouge de fierté) Assez, oui. Elle possède
une échelle de douleur graduée très
sensible, et... L'inquisiteur -
Ha bon... Le moine -
(S'enthousiasmant) Toute sa conception repose sur le
principe selon lequel tout corps ayant subi une force x de
distension, ou si vous préférez,
d'étirement, sera, par la suite et par un mouvement
naturel, porté à se
rétracter... L'inquisiteur -
Mais c'est d'une simplicité tout à fait
ahurissante! Le moine -
Merci... L'inquisiteur -
Dites-moi, seriez vous en mesure de maintenir le...
la... enfin l'homme en question au niveau de douleur le plus
extrême, à l'ultime limite, au seuil, pour
ainsi dire, de... Le moine - Au
seuil de... L'inquisiteur -
Oui. Le maintenir. Le moine - Le
maintenir?... Le directeur -
Oui. L'inquisiteur -
Oui. Le moine - Au
seuil de... Le directeur -
Oui! L'inquisiteur -
Oui, Nicolas. Le moine -
C'est que... à vrai dire... Le directeur -
Vous avez pourtant exposé... L'inquisiteur -
Pourriez-vous étirer, en quelque sorte, le moment
infime où l'âme... Le moine -
Euh... enfin... le moment?... Le directeur -
La question est pourtant simple! Pouvez-vous l'amener tout
en le retenant? Le moine -
L'amener en le retenant....? Le directeur -
Oui! L'inquisiteur -
Oui. Le moine -
C'est que... je... euh... je suis confus. Le directeur -
(Au nonce) Il est confus. L'inquisiteur -
Nicolas, on vous a peut-être informé que je
travaille pour le département de recherches
fondamentales en sciences appliquées sur le
modèle corpusculaire de la foi. Le moine - Oui!
C'est passionnant, j'ai d'ailleurs lu votre dernier article
sur la... L'inquisiteur -
Nous avons récemment développé un
dispositif tout à fait révolutionnaire, qui,
ma foi et très humblement présente des
possibilités d'applications absolument
inouïes. Le moine -
Ha...? L'inquisiteur -
Dans un proche avenir et, qui sait, peut-être
même avec votre concours... Le moine - Ha
bon... L'inquisiteur -
Nous pourrons peut-être arracher au coeur de
l'homme le parasite qui le ronge, qui jour après jour
grignote à petites bouchées de certitudes les
entrailles de son âme; oui, peut-être
arriverons-nous à le débarrasser de ce ver
immonde qu'est le doute! Vous avez la foi je crois?
Le moine -
Oui... L'inquisiteur -
N'avez-vous jamais douté? (Le moine veut
répondre mais il n'en a pas le temps) N'avez-vous
jamais eu une sensation d'avalement par l'intérieur
de votre moelle substantifique? Le moine - (ne
comprenant rien) ...une sensation d'avalement...? L'inquisiteur -
L'homme face au mystère est, somme toute,
livré à lui-même. Les forts, les esprits
toniques, dont vous êtes, arrivent à
s'élever au-dessus du cloaque où baigne le
vulgaire... Le moine -
Pardonnez-moi mais... L'inquisiteur -
Pour la masse, Nicolas, il n'y a nul secours! A tous les
jours des âmes par milliers se noient dans les
égouts nauséabonds de l'incertitude,
privées de toute lumière. Et les bras
crispés de tous ces noyés se tendent
désespérément vers nous, implorant
l'église de leur apporter un baume, de leur apporter
l'apaisement! Mais l'église Père Nicolas,
l'église, il faut le dire, l'église peine!
Hélas nous n'avons aucune certitude à offrir
à tous ces bras faibles et suppliants. Nous n'avons
que de vagues flotteurs gonflés de foi non
substantielle. Tous ces misérables qui se noient! Je
n'en dors plus la nuit! Ce n'est pas de flotteurs dont
l'humanité est affamée. Le moine -
Non... L'inquisiteur -
Oui, parfois, aidés par un hasard providentiel
nous secourons un naufragé de cette colossale noyade,
parfois, oui, nous arrivons à tendre une main
fraternelle. (Il tend le bras en direction du
torturé) Le moine -
Oui... Dieu soit loué! Nous pourrons le
sauver! L'inquisiteur -
Mais la question n'est pas de savoir si nous pourrons
sauver son âme à lui! Le moine -
Ha... Je croyais... L'inquisiteur -
La tâche qui nous appelle est beaucoup plus
grande, immensément plus vaste, c'est titanesque! Il
y a la masse Père Nicolas! La masse des
misérables! Le moine - Le
travail ne me rebute pas. L'inquisiteur -
Vous êtes un homme bon, vous pouvez être
grand! Le moine - Ho,
vous savez, je ne suis... L'inquisiteur -
Aidez-moi Nicolas. Le moine - De
tout mon coeur! L'inquisiteur -
Maintenez cet homme en vie quelques minutes au moment
précis où son âme passera vers la
lumière. Le moine -
Mais... Il n'aura peut-être pas à mourir,
s'il se rétracte... L'inquisiteur -
(Qui n'a pas entendu le moine) Nous capterons cette
lumière et nous la ferons rejaillir sur la masse des
miséreux vivant dans les ténèbres! Je
vous demande de ne me donner que quelques minutes de cet
instant insaisissable. Vous serez un titan
Nicolas! Le moine - Oui,
mais... L'inquisiteur -
J'ai ici ce tout nouveau dispositif qui nous permettra
je l'espère de créer un contact avec
l'au-delà. Le moine - Un
contact?... L'inquisiteur -
Oui, un contact! Le moine - Avec
l'au-delà...? L'inquisiteur -
Avec l'au-delà! Le moine -
Ha... L'inquisiteur -
Vous n'imaginez pas les conséquences de cette
expérience! Le moine -
Non... L'inquisiteur -
Je ne vous demande que quelques minutes de ce
précieux instant... Le moine -
...Mais... est-ce Dieu possible?... L'inquisiteur -
Je vous l'affirme! Juste quelques minutes Père
Nicolas, et peut-être, peut-être arriverons-nous
à voir l'invisible, à entendre l'inaudible!
C'est grand! Alors? Le moine -
Euh... Le directeur -
Père Nicolas! Le moine -
(Assommé) Hein? Le directeur -
Alors? Le moine -
Mais... euh... est-ce Dieu possible?... L'inquisiteur -
Absolument! Le moine -
(Incrédule) Un contact?... Le directeur -
Oui! Puisqu'il vous l'affirme? (Un temps) Alors? Le moine -
Euh?... Le directeur -
Alors Père Nicolas? Le moine -
Je... Le directeur -
Mais quoi? L'inquisiteur -
(A l'inquisiteur) Laissez-le s'exprimer. Le moine -
Mais... L'inquisiteur -
Parlez Nicolas. Le moine -
Avons-nous... L'inquisiteur -
Avons-nous quoi?... Le moine -
...ce droit? Le directeur -
(commençant à s'impatienter) Mais puisqu'il
est là lui...! L'inquisiteur -
Non, non, non. La question est parfaitement
légitime, et j'y répondrai en tenant compte
des problèmes éthiques très complexes
qu'elle soulève... (une inspiration, comme s'il
s'apprêtait à livrer une longue explication) Eh
bien... Euh... Nicolas... voilà... (regarde le moine,
puis simplement) Oui! (...)