(guignol
tragique) extrait du
spectacle Le
Petit Cirque de Barbarie Une comédie de
Claude
Paiement Les personnages:
Le
général: Militaire de carrière,
exubérant et chicaneur. Il est à l'aise quand
ça brasse. Junior: Le fils
indigne du général. Une sorte d'adolescent mal
dégrossi. Intelligence médiocre. Il porte des
lunettes à montures noires
évidemment... Lastiken: Le
soldat tel qu'on l'imagine. Ni très intelligent ni
trop bête. Obéissant mais pas
nez-brun. Von Bistourk:
Une sorte de vieux déchet tout raboudiné.
Vieux, laid, un peu hystérique. Il est dans une
espèce de chaise pour infirme avec plein de machins
qui le maintiennent en vie. Il a un problème
d'élocution. L'infirmière:
Engagée à temps plein par Von Bistourk.
Elle le soigne avec détachement et même un
certain dégoût. Une vieille fille sèche
et autoritaire. On entend un
bombardement intense. On doit sentir que plusieurs des
bombes tombent à proximité de la tente
où se trouve le quartier général. La
lumière se fait. Le général arpente la
scène nerveux et préoccupé en regardant
un plan de campagne. Le
général - ...mais que fait notre
infanterie d'élite bon Dieu de bon sang? Quelqu'un
peut-il me répondre? (temps) Quelqu'un peut-il me
répondre?!!! (Arrive Junior au pas de gymnastique)
Alors? Junior -
Alors? Le
général - Oui! Que fait notre infanterie
d'élite? Junior -
Malheureusement, elle se trouve déjà sur
le théâtre des activités. Le
général - Comment cela? Junior - Elle a
été prise de revers papa... Le
général - Combien de fois devrai-je te
dire de ne pas m'appeler papa quand nous sommes au travail?
Tu m'appelles "mon général"! Junior - Mais
papa... Le
général - Tais-toi bon Dieu de bon Dieu!
Tu ne comprendras donc jamais rien? "Mon
général", "mon général"! Je ne
parle tout de même pas chinois! Junior - Non
papa... euh mon général. Le
général - Alors cette infanterie
d'élite? Junior - Elle a
été prise de revers... Le
général - Sans que j'en aie donné
l'ordre? Junior -
Hé bien, ils n'ont pas eu le temps. Le mortier
pleuvait et l'ennemi était à quelques
pas... Le
général - Et alors? Junior -
Alors?... Alors... ils ont dû se rabattre. Les
pertes ont été énormes! Le
général - Je commande une garnison de
clowns! Mais nous sommes en guerre mon garçon! Est-ce
que personne ne s'en rend compte? Il y a une
énorme explosion qu'on devine à quelques pas
de l'entrée de la tente. Propulsé par le
souffle de la bombe, un jeune officier apparaît dans
la tente comme s'il venait d'effectuer un vol
plané. Le
général - (Après un temps de
profonde perplexité) Qu'est-ce que c'est jeune homme
que cette façon d'entrer dans la tente d'un
général? Lastiken -
(Toujours à terre) Mon
général! Le
général - Mais bon Dieu de bon sang, nous
ne sommes pas au cirque monsieur! Lastiken -
Pardon mon général! Le
général - (Au public) Je dirige une
armée de clowns... (A Lastiken, hors de lui)
Relevez-vous et veuillez décliner votre matricule!
Lastiken -
22089237, sous-lieutenant Wolfen Lastiken au rapport mon
général! Le
général - Très bien, très
bien! Venez-en au fait pour l'amour de Dieu! Nous sommes en
guerre mon ami. Lastiken - Tout
de suite mon général! Le
général - Que se passe-t-il
dehors? Lastiken -
C'est horrible mon général! Le
général - Cela va de soi. (A lJunior)
Apporte une bouteille et deux verres. (A l'officier)
Description des forces en présence. Lastiken -
L'ennemi est à court de mortier. Le
général - Excellent! Excellent! (Il lui
verse à boire) Vous voulez des
glaçons? Lastiken - Non
merci. Sec. Le
général - Une olive? Lastiken - Sans
façon... Le
général - Alors ils tirent à blanc
pour semer la confusion? Le
général - Non mon
général. Le
général - Comment font-ils pour soutenir
le feu? Lastiken -
C'est horrible mon général! Le
général - Mais puisqu'ils n'ont plus de
mortier. Lastiken - Ils
nous balancent leurs vieux sur la tête. Le
général - Du vieux mortier? Lastiken - Non
mon général. Ils vident leurs asiles et nous
enterrent sous leurs vieillards. Le
général - Quoi? Lastiken - Il y
a à peine quelques instants, j'ai bien cru que
j'allais être assommé par mon
arrière-grand-tante Béatrice. Le
général - Mais c'est horrible! Lastiken - Oui
mais j'ai pu éviter l'obus et avant qu'il ne
s'écrase à quelques centimètres de moi,
j'ai remarqué qu'il portait des lunettes. Or Tante
Béatrice n'a pas le moindre problème de
vision. Le
général - Vous vous foutez de
moi? Lastiken -
Négatif mon général. A 88 ans
comptés, elle lit encore très facilement dans
l'annuaire téléphonique et cela sans aucune
prescription. Ce n'était donc qu'une
ressemblance. Le
général - Ha les chiens! Ils ne respectent
plus rien! Lastiken - Plus
rien mon général. (A Junior) Je reprendrais
bien un doigt... Le
général - Les charognes! Lastiken - Mais
nous avons évité le pire mon
général. Le
général - Pire?... Lastiken - Oui
mon général. Les vieux, les hommes arrivent
à s'y faire, mais il y a de cela quelques heures, ils
ont envoyé l'arme totale... Ils nous ont
balancé leur ministre de la sécurité
publique. Le
général - Ho!... Junior -
Ho!... Lastiken - Mon
général! Le
général - C'est odieux! Junior - Papa,
qu'allons-nous faire? Le
général - Du calme mon
garçon! Lastiken - Il
est tombé au milieu d'un détachement et il
s'est mis aussitôt à réciter un
discours. Le
général - Dieu du ciel! Junior - Les
chiens! Lastiken -
C'était horrible à voir.... (Il se met
à sangloter) Le
général - (A lJunior) Une chaise! (A
l'officier) Asseyez-vous mon petit. (Il prend la bouteille
des mains de Junior et remplit son verre) Vous voulez des
glaçons? Lastiken - Non
merci. Sec. Le
général - Un olive? Lastiken -
Non... C'était horrible... Tous criaient,
c'était insoutenable. Pendant quelques minutes qui
ont parues des heures, il a parlé, il a
parlé... Certains ont tenté de se boucher les
oreilles, d'autres hurlaient à rendre l'âme...
Rien n'y fit, il parlait comme s'il avait été
en pleine session. Le
général - Vous avez vu l'enfer de
près. Buvez, buvez! Lastiken -
Après deux ou trois minutes de cette horreur...
Je ne sais plus... Tout s'embrouille déjà...
Trois hommes s'étaient fait sauter la cervelle. Les
autres s'accrochaient. Et lui il parlait...! (Il sanglote de
plus belle) C'est horrible! Le
général - Pauvre enfant! Lastiken - Nous
devons notre salut à un troisième classe rendu
sourd dingue par l'éclat d'un obus qui a fini par se
rendre compte de l'horrible chose. Il lui a balancé
une grenade à main droit dans la gueule. Le
général - Hourra! Junior -
Hourra! Lastiken -
Pendant quelques secondes, le ministre est resté
ainsi (Il mime) La bouche déformée par la
grenade. Silencieux. Il nous regardait d'un air
imbécile. Tous alors se sont tus. On aurait dit une
prière... Et il a explosé. Junior -
Hourra! Le
général - Bien, vous avez fait ce qu'il
fallait. Nous allons organiser la
réplique. Junior - Oui
papa! Le
général - Mon général! Tu
m'appelles mon général où je ne
réponds plus de moi! Junior - Oui
mon général! Le
général - Lieutenant! Lastiken - Sous
mon général! Le
général - Sous? Lastiken - Oui
mon général, sous! Le
général - Sous?... (A son fils) Qu'est-ce
que c'est que ça sous? Junior -
Sous...? Lastiken -
Sous-lieutenant mon général! Le
général - Oui, bon. Sous-lieutenant, vous
allez prendre deux ou trois hommes avec vous et vous allez
récupérer tout ce qui peut encore
servir. Lastiken - Mon
général? Le
général - Oui, vous allez ramasser les
chaises, les béquilles, les prothèses... Nous
allons leur en envoyer plein la gueule! Lastiken -
C'est malheureusement impossible... Le
général - Je veux que chaque bras, chaque
pied, chaque dentier qui n'appartient pas aux nôtres
soient instamment retournés à ces
dégénérés! Lastiken - Mon
général... Junior -
Papa... Le
général - Oui, Qu'y a-t-il? Lastiken -
C'est impossible. Le
général - Quoi? Junior - C'est
impossible papa. Le
général - Et pourquoi, je vous prie,
est-ce impossible? Lastiken - Le
huitième bataillon a été
complètement décimé. Le
général - Décimé, le
huitième? Lastiken - Oui
mon général. Le
général - Complètement? Junior -
(Regardant sur sa feuille de route) Euh... Affirmatif,
complètement décimé. Le
général - Je vois. Bon... Faites appel aux
unités spéciales de frappe. Lastiken -
C'est impossible également. Le
général - (A peine plus patient) Et
comment cela je vous prie? Lastiken -
Décimées également. Le
général -
Décimées! Lastiken -
Oui. Le
général - Complètement? Junior -
(Même jeu) Euh... (Presque joyeux) Ha oui
complètement. Le
général - Et la garde d'honneur,
également décimée? Lastiken - Non
mon général. Le
général - (Soulagé)
Ha... Lastiken -
Partie aux putes. Le
général - Partie aux putes? Lastiken - Un
piège tendu par l'ennemi. Ils se sont tous
mariés, ils ont acheté un morceau de terre et
ont fondé une famille. Le
général - Une famille? Lastiken - Oui
mon général. Junior - Euh...
Oui, papa. Le
général - Ne m'adresse plus jamais la
parole ou je t'écervelle! Une famille! Ha! Les
traîtres!... Lastiken -
Oui. Le
général - Les porcs! Lastiken - Des
Judas mon général! Le
général - Qu'ils attrapent tous la
lèpre! Lastiken - Oui.
La typhoïde. Le
général - Que la gangrène leur
ronge... Lastiken - Les
entrailles? Le
général - La cervelle! Lastiken - Oui
mon général. Ce sera bien fait pour
eux. Le
général - Qu'elle leur ronge le
foie! Lastiken -
L'estomac...! Le
général - le coeur! Junior - Les
amygdales...? Lastiken - Le
nez! Le
général - Ha! Junior - Les
oreilles! Lastiken - Le
front! Junior -
Alouette! Lastiken -
Alouette? Junior - Oui,
alouette! (Chantant) Haaaa. Lastiken -
Ha... Le
général - (Réalisant qu'ils sont en
train de chanter) Fermez-la ou je vous arrache la
tête! Lastiken - Mon
général... Junior - ...
Papa... Le
général - Alors... Il ne reste plus
personne? Lastiken -
Non. Junior -
(Regardant à nouveau dans son registre) Euh...
(Sans expression) Non. Le
général - Ha mon dieu, mon dieu. Je ne
peux pas le croire. Lastiken -
(Pour le consoler) C'est... c'est la guerre. Le
général - Plus personne? Lastiken -
Non. Junior -
Non. Le
général - Même pas un tout petit
artilleur? Lastiken -
Comme j'aimerais vous répondre par
l'affirmative. Le
général - Et... et... et le
troisième classe? Lastiken -
Qui? Le
général - Oui, le sourd dingue! Lastiken - Le
sourd dingue? Le
général - Oui, la grenade dans le bouche
du ministre. Lastiken -
Ha!... Celui-là? Le
général - (Suppliant) Oui. Lastiken - Il a
perdu la vue. Le
général - Ha. Lastiken -
Aussi, on a dû l'amputer des deux
jambes. Le
général - Ha! Mais il est toujours
là? Lastiken - Non,
il a déserté. Le
général - Ha! Le chien! Lastiken - Un
froussard mon général! Le
général - La charogne! Lastiken - Une
lavette! Junior - Un
cul-de-jatte! Le
général - Mais vous! Lastiken - Moi,
mon général? Le
général - Oui! Vous êtes toujours
là vous! Lastiken -
Oui. Le
général - Bien! La situation est
délicate! Lastiken - Oui,
mon général. Le
général - Nous n'avons plus une seconde
à perdre! Lastiken - Non,
mon général, justement... Le
général - Il faut nous
regrouper... Junior - (Vient
se placer à côté de Lastiken, le
général le regarde comme il regarderait un
demeuré) Oui... papa ...néral...! Le
général - ... et réorganiser notre
campagne. Si nous ne pouvons vaincre par le nombre, nous les
surclasserons par la ruse et l'expérience militaire.
Tout d'abord, il faut revenir aux jeux de base. De la
discipline, de la discipline et... et... et de la
discipline! Lieutenant! Lastiken - Oui,
mon général! Le
général - Vos bottes sont
écoeurantes! Lastiken -
Mais... mon général... Le
général - Votre tenue est indigne d'un
officier! (Junior jette un regard hautain sur Lastiken)
Allons ! Il faut nous remettre au travail. Lastiken - Mon
général, je crains que nous n'ayons plus le
temps. Le général Von Bistourk, commandant en
chef des forces... Le
général - Qui? Lastiken - Von
Bistourk mon général. Il vient ici dans
l'intention de vous proposer la reddition. Le
général - La reddition? Lastiken - Oui
mon général. Le
général - Mais de quel droit se permet-il,
ce porc! Pour qui se prend-il donc ce Von Machin? Je vais
lui en faire voir moi de la reddition! (Cassant net) Et il
va être ici bientôt? Lastiken - D'un
instant à l'autre... Le
général - Hay, hay, hay! La reddition? Ha
le maudit teuton! Je vais lui montrer moi à cette
limace merdeuse à qui il a affaire! (A Lastiken) Vous
êtes vraiment sûr qu'il ne reste plus
personne? Lastiken -
Affirmatif mon général! Le
général - Ha... que c'est
désagréable... Ha le Chameau! La reddition! Le
chien C'est une honte, cela va à l'encontre de la
courtoisie guerrière la plus
élémentaire. Vous êtes sûr, il
s'en vient? Lastiken -
Affirmatif. Le
général - Bon, je vois, il n'y a plus une
seconde à perdre. Nous allons déclencher
immédiatement l'opération autruche. Fiston!
Mes pantoufles et un journal! Surtout , il faut rester
dignes, montrer à ce barbare qu'il ne nous
impressionne pas. Et peut-être lui tendre un
piège... Vous l'avez rencontré ce Von...
Von... Lastiken -
Bistourk. Le
général - Oui. Lastiken -
Non. Le
général - Toi mon gars tu joues aux
dés, ayant l'air de... (le regarde) ...de rien.
(à Lastiken) Vous, jeune homme, trouvez-vous une
occupation quelconque... Ayez l'air détendu et
surtout souriez mes enfants. Le
général s'assoit et se met à lire le
journal. Son fils joue aux dés tandis que Lastiken se
cherche une occupation. Il trouve un tricot et se met
aussitôt à tricoter. Temps d'attente. Ca sonne
à la porte. Les trois sursautent, regardent en
direction de la porte puis se remettent un peu plus
frénétiquement à leur activité
respective. Rien ne se passe. Le
général - Fiston. Junior -
Hem...? Le
général - Va voir. Junior -
Moi? Le
général - Oui. Junior -
Pourquoi moi? Le
général - Lastiken. Lastiken - Oui,
mon général. Le
général - Allez voir je vous prie, mon
garçon. Lastiken va à
la porte et revient. Lastiken - Mon
général. Le
général - Et puis? Lastiken -
C'est... Le
général - Oui. Lastiken - Le
camelot. Le
général - Le camelot? Lastiken - Oui
mon général, il prétend que vous ne
l'avez pas réglé depuis trois
semaines. Le
général - Ce n'est vraiment pas le moment
lieutenant! conciliant) Dites-lui de repasser plus
tard. Lastiken -
Très bien. (Il retourne à la porte et
revient s'installer à son tricot) Un temps. On entend du
bruit et peu après une infirmière poussant un
invalide dans une chaise-
roulante-tente-à-oxygène-poumons-d'acier fait
son entrée. Ils restent à une certaine
distance et attendent qu'on les remarque. Après un
certain temps d'une attente stérile, les deux
visiteurs se consultent, ils sont visiblement perplexes. Ils
décident d'une nouvelle stratégie. L'infirmière
- Hum, hum! (Personne ne réagit. Plus fort) Hum,
hum! Le
général - (Levant la tête de son
journal) Junior! Junior - Oui,
papa. Le
général - Tu n'as pas entendu du
bruit? Junior - Non
papa. Le
général - (A Lastiken) Et vous mon
garçon? Lastiken - Non
rien du tout mon général. Le
général - C'est curieux, j'aurais pourtant
juré... Von Bistourk -
(Il parle dans un instrument vocale qui rappelle le
cornet d'un gramophone) Hum! Hum! Le
général - Ha! Cette fois-ci je suis
sûr... L'infirmière
- Ici. Le
général - Où...? Von Bistourk -
Ici! Le
général - Ho mon dieu! Pardon. Vous
êtes là depuis longtemps? Je ne vous ai pas
entendu entrer, j'étais absorbé. Von Bistourk -
Les ca-ca-rottes son cu-cuites! Le
général - Les carottes sont cuites? Ho...
Mais qu'est-ce que c'est ça? Mais ça bouge...
Il y a quelque chose sous le chapeau? (L'infirmière
soulève le bicorne) Von Bistourk -
Hi, hi, hi. L'infirmière
- (D'un ton neutre) Général Von Bistourk!
Grand chef des armées, Amiral général
de la flotte impériale et Supra-consul
général de la Barbapapie. Le
général - Ha... Vous êtes militaire
monsieur... L'infirmière
- Le général Von Bistourk est ici pour
vous imposer la reddition... (...)